La Prévision
Désigner aujourd’hui un point qui n’existe pas encore
Depuis le 10 septembre, le Laboratoire du Centre EPÉU propose une seconde expérience, ouverte à tous. Cet article dit ce qu’elle cherche, en quoi elle diffère de L’Expérience, pourquoi le point n’existe nulle part avant midi douze, ce qu’en dirait un esprit sceptique, et ce qui sera publié, et quand.
Centre EPÉU · Château de Villereglan · Publié le 16 septembre 2026
Le 9 septembre, le Centre a ouvert L’Expérience1. Depuis le lendemain, la couleur y est tirée et scellée sur le serveur avant que chacun ne choisisse parmi quatre : la cible existe déjà, elle est seulement cachée. La Prévision pose la question suivante, plus exigeante : peut-on désigner ce qui n’existe pas encore ? Chaque jour, avant midi, chacun touche un endroit d’un carré ; à midi douze, le serveur y place un point, au hasard. Cet article dit comment cela se passe, et pourquoi cela a été construit ainsi.
1.Deux expériences, deux questions
Dans L’Expérience, la couleur est tirée avant le choix. Ce que l’on cherche à percevoir est déjà là, enfermé dans le serveur, et seule la révélation manque. C’est la situation de la vision à distance, où la cible existe et attend d’être décrite.
Dans La Prévision, l’ordre est inversé. Le point est désigné d’abord, parfois près d’un jour à l’avance, et il n’est tiré qu’ensuite. Au moment où chacun pose son doigt dans le carré, il n’y a rien à percevoir au sens ordinaire : l’information n’existe encore nulle part. Si les points désignés se rapprochent du point tiré plus que le hasard ne le permet, ce ne sera pas la lecture d’une information cachée, mais l’accès à une information qui n’existait pas au moment du choix. La littérature appelle cela précognition ; le Centre y voit la perceptibilité, observée à travers le temps.
La question n’est pas neuve. En 1927, l’ingénieur John William Dunne consigne ses rêves pour les confronter aux événements des jours suivants2. En 1969, le physicien Helmut Schmidt demande à des volontaires de prédire laquelle de quatre lampes va s’allumer, la lampe étant choisie ensuite par la désintégration d’un noyau radioactif3. La séparation des deux expériences du Laboratoire répond au même souci de méthode : chacune ne pose qu’une question à la fois. Mêler ce qui est caché et ce qui est à venir rendrait tout résultat illisible.
2.Ce que l’on mesure
Le carré compte mille positions sur chaque côté. Chaque point désigné est mesuré de deux manières. La première est grossière : le point est-il dans le bon quart du carré ? Le hasard y tombe une fois sur quatre. La seconde est fine : la distance entre le point désigné et le point tiré, exprimée sur mille.
C’est la seconde qui compte le plus, parce qu’elle garde tout. Un point qui manque le bon quart de peu et un point qui tombe à l’opposé ne valent pas la même chose, et le quart les confond ; la distance les distingue.
Encore faut-il savoir ce que donne le hasard. Deux points placés au hasard dans un carré sont, en moyenne, à un peu plus de la moitié du côté l’un de l’autre : 0,5214 fois le côté, une valeur établie en 1978 par le mathématicien David Robbins4. Sur cette grille, cela fait 521 sur mille. Le Centre l’a publiée au protocole5 avant le premier tirage, et l’a vérifiée par simulation sur trois cent mille tirages. Ce nombre vaut pour deux points tirés au hasard. Or le point désigné, lui, n’est pas tiré : une personne le pose, et l’endroit qu’elle choisit change ce que le hasard donne. Depuis le centre du carré, un tirage tombe en moyenne à 382 sur mille ; depuis un coin, à 764. Comparer aux 521 la distance de quelqu’un qui vise toujours le milieu reviendrait à lui prêter une justesse qui n’est que de la géométrie. Chaque prévision se lit donc face au hasard vu depuis l’endroit exact où elle a été posée, une valeur calculée d’avance et qui ne sait rien du point tiré ; le groupe se lit face à la moyenne de ces valeurs. Sur l’ensemble du carré, cette moyenne redonne les 521 de Robbins.
3.Un point scellé à l’instant où il naît
Une expérience de ce genre ne vaut que si personne, pas même le Centre, ne peut connaître le point avant l’heure. C’est pourquoi il n’est préparé nulle part : ni tiré la veille et gardé en réserve, ni calculé à l’avance. À midi douze, une tâche du serveur tire deux nombres indépendants, l’un pour la largeur, l’autre pour la hauteur, puis scelle aussitôt le couple par un secret de trente-deux octets et son empreinte SHA-256. Le tout est écrit en une seule ligne, que la base refuse ensuite de modifier ou d’effacer. Le dépôt, lui, se ferme à midi, douze minutes avant le tirage : aucune prévision ne peut être posée une fois le point né.
Le scellement permet à chacun de vérifier que le point révélé est bien celui qui a été tiré à midi douze. En recalculant l’empreinte à partir du point et du secret, on retrouve celle qui a été enregistrée à l’instant du tirage. La même règle protège chaque prévision : une fois confirmé, un point ne se déplace plus, et une mesure ne se refait pas.
4.L’hypothèse contraire
Il faut examiner ce que dirait un esprit sceptique, parce que c’est ainsi que le Centre travaille. Les prémonitions qui frappent sont presque toujours racontées après coup : on se souvient du rêve qui s’est vérifié, et l’on oublie tous ceux qui ne se sont vérifiés en rien. Dans une expérience, le même piège prend d’autres formes : ne compter que les bons jours, s’arrêter quand la courbe est favorable, changer de mesure en cours de route, découper les données jusqu’à ce qu’un sous-groupe paraisse remarquable.
L’histoire récente en donne un exemple sérieux. En 2011, le psychologue Daryl Bem publie dans une revue de référence neuf expériences qui semblent montrer une influence de l’avenir sur des réponses présentes6. L’année suivante, trois laboratoires reprennent l’une d’elles à l’identique et ne retrouvent rien7. Le débat qui s’ensuit ne porte pas seulement sur la précognition ; il porte sur la manière d’analyser des données quand on sait déjà ce que l’on espère y trouver.
La Prévision a été construite contre ces pièges. Tout ce qui décide du résultat a été écrit avant la première donnée, et publié : ce que l’on cherche, la distance du hasard, le seuil de groupe, le nombre de prévisions à atteindre avant tout bilan, et l’écart à partir duquel on parlera d’un résultat. Toutes les prévisions comptent, les bonnes comme les autres ; aucune ne peut être retirée, déplacée ni refaite. Et le point est tiré par le serveur, au hasard, sans que personne ne puisse le choisir ni le connaître.
Si, au terme, les points ne se rapprochent pas du point tiré plus que le hasard, cela sera publié de la même manière. Une expérience qui ne peut rien dire contre ce qu’elle espère ne dit rien.
5.Le groupe, et une minute avant de poser
Une prévision isolée ne dit rien : un point proche peut être une coïncidence, un point lointain aussi. C’est pourquoi La Prévision regarde d’abord le groupe. À partir de trente points posés pour un même tirage, la page des observations montre la carte du jour : les points de tous, le point tiré, et le centre de gravité du groupe. Ce centre tombe mécaniquement plus près du milieu du carré que la plupart des points ; sa distance au point tiré se lit donc avec prudence, et le protocole ne s’y fie pas. Ce qui compte est la distance moyenne du groupe, face au hasard vu depuis les points posés ce jour-là.
Le protocole cherche aussi une seconde chose. Avant de poser son point, chacun indique dans quel état il se trouve : calme, agité, fatigué ou distrait. Puis, une fois sur deux, tirée au sort, une minute de préparation lui est proposée : immobilité, respiration lente, attention posée sur le corps. L’autre fois, le carré s’ouvre directement. Le tirage au sort rend la comparaison honnête : ceux qui se préparent ne sont pas des personnes plus motivées que les autres, ce sont les mêmes personnes, un jour sur deux.
On retrouve ici les trois conditions que décrivait l’article du 9 septembre1 : un corps accordé, une pensée qui ne se disperse pas, des émotions qui ne déforment pas ce qui passe. Si la perceptibilité obéit à ces conditions, les prévisions faites après la minute de préparation, dans un état calme, devraient se rapprocher davantage du point tiré. C’est ce que La Prévision permettra de regarder, sur la durée.
6.Ce que chacun voit, et ce qui sera publié
Chacun tient son carnet : la liste de ses prévisions, le bon quart ou non, la distance, l’état déclaré, la préparation ou son absence, et une courbe jour après jour, face à la ligne du hasard. Une journée sous cette ligne ne prouve rien ; une courbe qui s’y tient, sur des dizaines de jours, mérite d’être regardée. Ce carnet n’appartient qu’à celui qui le tient, et aucun chiffre individuel ne sera jamais publié.
La page des observations montre ce que le groupe a fait, tirage après tirage, sans aucune identité. Le bilan cumulé attendra : rien ne sera publié avant dix mille prévisions5. À ce moment, le Centre dira ce qui a été observé, avec le nombre de prévisions et l’intervalle de confiance, et ne parlera de résultat que si l’écart au hasard dépasse trois écarts-types, un seuil fixé avant la première donnée. D’ici là, aucun bon jour ne sera présenté comme une preuve, et aucun mauvais jour comme une réfutation.
7.Poser un point
La Prévision est ouverte à chacun, avec le compte du Laboratoire, sans autre inscription ni condition de départ. On y pose un point par jour, entre midi douze et le lendemain midi. Ceux qui le souhaitent reçoivent chaque jour, à midi douze, la carte du tirage par courriel, et l’arrêtent d’un clic.
Personne ne vous dira si vous avez prévu juste ; vous le verrez vous-même, avec le temps, et le groupe le verra avec vous.
Elle est ouverte à chacun, sur ce site : La Prévision.
Centre EPÉU, 16 septembre 2026
1.Centre EPÉU, Le 9 septembre, jour de la perceptibilité, Recherche et observations, 9 septembre 2026.
2.John William Dunne, An Experiment with Time, 1927.
3.Helmut Schmidt, « Precognition of a quantum process », Journal of Parapsychology, 1969.
4.David P. Robbins, « Average distance between two points in a box », American Mathematical Monthly, 1978.
5.Centre EPÉU, Le protocole du Laboratoire, section « La Prévision », 10 septembre 2026.
6.Daryl J. Bem, « Feeling the future », Journal of Personality and Social Psychology, 2011.
7.Stuart J. Ritchie, Richard Wiseman et Christopher C. French, « Failing the future », PLoS ONE, 2012.
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