La matrice de la perception
Ce que les mots rendent visibles — et ce qu’ils empêchent de voir
Depuis des années, les personnes qui me consultent arrivent avec la même phrase : « quelque chose me bloque ». Cette note examine ce que cette phrase révèle, pourquoi le mot « chose » se situe hors de la perception, et comment un travail précis sur le vocabulaire ouvre la perception — jusqu’à l’instant, observé de manière récurrente en séance, où le sujet déclare : « je le vois ». Elle situe ce mécanisme dans le cadre de la perceptibilité et de la PPA, Personne à Perception Accrue, notion que j’ai introduite.
Par M. Mischa Harmeijer, psychiste · Château de Villereglan · Publié le 27 août 2026
1.Une phrase que tout le monde prononce
Quel que soit l’âge, le métier ou le motif de la visite, la première phrase que j’entends est presque toujours la même : « quelque chose me bloque ». Ce n’est pas une anecdote. C’est un constat de terrain, répété sur des centaines de consultations et sur les quelque quatre-vingts Rencontres publiques que j’anime chaque année en France, en Belgique et au Luxembourg. Une phrase aussi universelle mérite d’être prise au sérieux : elle n’est pas une banalité, elle est le diagnostic que la personne fait d’elle-même sans le savoir.
Car tout est déjà dit dans ces quatre mots — à condition de les regarder d’assez près.
2.Ce que dit la grammaire
La perception ne travaille que sur des propriétés : une forme, une couleur, un lieu, un poids, un mouvement. Or « quelque chose » est le seul mot de la langue française qui désigne sans attribuer aucune propriété. C’est un référent vide. Le mot « chose », employé ainsi, est littéralement métaphysique : il se situe hors de la perception. Ce qui n’a ni contour, ni nom, ni place ne peut être que subi ou cru — jamais vu.
Regardez maintenant la construction de la phrase. Le sujet grammatical, c’est la chose. La personne y figure comme objet : « me ». Dès la première seconde de l’entretien, la personne se décrit donc comme agie par un agent sans contour. Elle n’a pas choisi cette position — sa phrase l’a choisie pour elle. Et tant que la phrase reste celle-là, la position reste celle-là.
3.Les mots découpent le réel
Ce mécanisme n’est pas une découverte récente. La tradition hermétique l’enseigne depuis l’Antiquité — du Corpus Hermeticum, que Louis Ménard traduisit en 1866, jusqu’au Kybalion publié en 1908 — à travers le principe de polarité : les contraires ne sont pas deux choses, mais les deux extrêmes d’une même chose, séparés par des degrés. Consultez un thermomètre et cherchez l’endroit exact où le froid se termine et où le chaud commence. Vous ne le trouverez pas : il n’existe ni chaud absolu ni froid absolu, seulement des degrés d’une même échelle. Le noir et le blanc, la lumière et l’ombre obéissent à la même loi.
La conséquence est considérable : les mots « chaud » et « froid » ne décrivent pas des objets. Ils découpent une échelle. Et ce que ces deux mots font à la température, tout le vocabulaire le fait au réel : chaque mot trace une frontière, et la perception s’organise le long des frontières tracées.
Prenons le couple le plus répandu de tous : le visible et l’invisible. « Invisible » est un adjectif de capacité — il affirme que la chose ne peut pas être vue, par nature. C’est une propriété attribuée à l’objet, une impossibilité de principe, et elle ferme la question avant de l’avoir posée. Dites plutôt « pas vu », et tout change : ce n’est plus une propriété de l’objet, c’est un état de la relation entre un observateur et une chose — contingent, réversible, et qui appelle immédiatement quatre questions. Pas vu par qui ? Quand ? Dans quelles conditions ? Avec quel instrument ?
L’histoire entière de la connaissance est celle du pas vu qui devient vu. Les micro-organismes avant le microscope de Leeuwenhoek, dans les années 1670 ; l’infrarouge avant l’expérience de Herschel, en 1800 ; les rayons X avant Röntgen, en 1895 ; les ondes qui traversent cette pièce en ce moment même : rien de tout cela n’était invisible. Tout était non vu, dans les conditions d’observation d’une époque.
Et l’on peut faire un pas de plus. « Invisible pour moi » fait de moi un simple point de repère : je subis une limite. « Pas vu par moi » fait de moi l’agent : c’est mon attention, mon vocabulaire, mon système perceptif qui écartent la chose du champ. Or si c’est moi qui rends la chose non vue, je peux cesser de la rendre non vue. La formule ne décrit pas un fait — elle installe une position de travail. C’est là que l’entraînement devient possible.
La psychologie expérimentale a donné à ce mécanisme une démonstration devenue célèbre. Dans l’expérience de Simons et Chabris (1999), des spectateurs comptent les passes d’un ballon ; pendant ce temps, un gorille traverse l’écran — et la moitié d’entre eux ne le voit pas. Le gorille n’était pas invisible : il a été rendu non vu par le verrouillage de l’attention sur la tâche. Ce que la grammaire suggère, le laboratoire le mesure — une part du non-vu est produite par l’observateur, non par l’objet.
4.Le germe de pensée et l’instant « je le vois »
Le travail que je mène en séance repose sur ce que je nomme le germe de pensée : un mot choisi, adapté à la personne et au moment, qui prête à la « chose » sa première propriété — un premier contour auquel la perception peut s’accrocher. Le germe ne fournit pas une explication. Il crée une visualité.
Le résultat que j’observe est d’une régularité remarquable. Lorsque le germe est juste, la réaction survient en une fraction de seconde, et c’est chaque fois la même phrase : « je le vois ». Non pas « je comprends », non pas « c’est logique » — « je le vois ». La rapidité en atteste la nature : le sujet ne déduit pas, il perçoit.
Et observez ce qui est arrivé à la grammaire. « Je » est devenu le sujet de la phrase. Le verbe est un verbe de perception active. Surtout, le pronom : « le ». Un pronom défini présuppose un objet identifié — on ne peut pas dire « le » de ce qui n’a ni contour ni nom. Le passage de « quelque chose » à « le » est, en deux mots, le passage du hors-perception au perçu. La phrase s’est inversée d’elle-même : la personne ne rapporte pas un progrès, sa grammaire l’enregistre.
À cet instant, la perception s’est ouverte un peu plus, et quelque chose de précis a cessé d’exister : le problème, tel qu’il vivait dans la perception et dans les pensées, n’y est plus, dès lors qu’il est vu. La précision importe : c’est le rapport perceptif qui est transformé. Les circonstances extérieures relèvent d’un autre travail — mais qui a jamais pu agir avec justesse sur ce qu’il ne voyait pas ?
5.La précision du vocabulaire
Ce que le germe accomplit en séance, chacun peut en préparer le terrain dans sa propre langue. Prenez le mot que l’on entend partout : « j’ai peur ». La langue française distingue pourtant avec finesse. La peur : l’objet est présent, devant moi, maintenant. La crainte : l’objet est identifié mais à venir. L’angoisse : il n’y a pas d’objet — un état sans adresse. Le trac : lié à une exposition précise, et qui se dissout dans l’action même.
Or chacun de ces mots prescrit sa propre sortie. La peur appelle la protection. La crainte appelle la préparation. Le trac appelle de commencer. Et l’angoisse n’appelle aucune action sur l’objet, puisqu’il n’y en a pas — elle appelle un travail sur soi. Celui qui dit « j’ai peur » pour un trac cherchera à fuir ce qu’il devait simplement entamer. Le mot inexact n’est pas une faute de style : il oriente vers la mauvaise porte.
Ce pouvoir structurant du vocabulaire se mesure aujourd’hui. Les russophones, dont la langue impose deux mots distincts pour le bleu clair et le bleu foncé, distinguent ces bleus plus rapidement que les anglophones — et l’avantage s’efface dès que leur langage intérieur est occupé par une autre tâche (Winawer et coll., 2007). Le mot ne crée pas la couleur : il installe une frontière, et la perception s’accélère aux frontières nommées.
« Les limites de mon langage signifient les limites de mon monde. » Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, 1921
Observer les mots que l’on emploie, et la façon dont on s’exprime, n’est donc pas un exercice littéraire. C’est le premier acte du travail perceptif. Émile Coué l’avait établi dès les années 1920 : la formule agit d’abord sur celui qui la prononce. Et dès l’instant où l’on s’en rend compte, la perception commence à changer.
6.La PPA — quand le flux dépasse le débit ordinaire
Il existe des personnes chez qui ce travail n’est pas un raffinement mais une nécessité : celles dont le flux perceptif dépasse le débit ordinaire. Pour elles, j’ai introduit un terme :
Le sigle ne désigne pas l’un des deux états, mais le phénomène entier. Une PPA qui subit voit son flux déborder et son filtre ne laisser passer que l’alarme ; une PPA qui maîtrise a structuré le traitement de ce même flux. Entre les deux, il n’y a ni don ni malédiction : il y a un apprentissage. La perception peut être augmentée, améliorée, agrandie, perfectionnée — dès lors qu’elle est contrôlée, comprise, analysée. Et le premier instrument de ce contrôle, le plus proche, le plus quotidien, c’est le vocabulaire.
Cet apprentissage s’inscrit dans une lignée précise. Dès 1912, Albert L. Caillet présentait devant une assemblée de scientifiques et de praticiens les fondements de ce qu’il nommait le Traitement Mental — trois niveaux structurés, appuyés d’exemples historiques remontant à l’Antiquité. Ce texte fondateur est la base philosophique sur laquelle j’ai développé le Traitement Mental tel que je le pratique et l’enseigne au Centre EPÉU. Il est réédité par les Éditions Pongh! sous le titre Aperçu général sur le Traitement Mental — un texte historique dont le langage est celui de son époque, et dont la pertinence n’a pas pris une ride.
Cette notion s’adosse à ma pratique de la perceptibilité, documentée depuis 2013, et à des années de terrain — consultations, enseignements et Rencontres publiques.
- Hermès Trismégiste, Corpus hermétique, traduction de Louis Ménard, 1866 — réédition Éditions Pongh! — Les livres du Centre.
- Trois Initiés, Le Kybalion, 1908 — le principe de polarité. Réédition Éditions Pongh! — Les livres du Centre.
- Albert L. Caillet, Aperçu général sur le Traitement Mental, 1912 — réédition Éditions Pongh! — Les livres du Centre.
- Albert-Louis Caillet, Traitement mental et culture spirituelle, 1912 — l’ouvrage complet, à ne pas confondre avec l’Aperçu général ; réédition Éditions Pongh! — Les livres du Centre.
- Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, 1921.
- Émile Coué, La Maîtrise de soi-même par l'autosuggestion consciente, 1926.
- Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, 1945.
- Itzhak Bentov, Stalking the Wild Pendulum, 1977 — la conscience comme phénomène vibratoire.
- Jacobo Grinberg-Zylberbaum, travaux sur les corrélations entre cerveaux appariés, années 1980-1990.
- Daniel Simons et Christopher Chabris, « Gorillas in our midst », Perception, 1999 — la cécité d’inattention.
- Jonathan Winawer et coll., PNAS, 2007 — la langue et la discrimination des couleurs.
- Federico Faggin, Irreducible, 2024 — physicien, inventeur du premier microprocesseur, sur la nature de la conscience.
M. Mischa Harmeijer
Je vois l’invisible. Je l’explique rationnellement.
Fondateur du Centre EPÉU
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